18- La situation dérape légèrement

Publié le 21 Avril 2013

Abrahel fit tournoyer le vin dans son verre, puis le porta à ses lèvres. Elle garda  le vin en bouche un instant, l’air pensive, avant de déglutir.

- Pas dégueu, commenta-t-elle.

Mon père sembla satisfait, ma mère légèrement offusquée.

A quoi jouait-elle exactement? Elle était en train d’enfreindre ouvertement les règles quatre et six. J’espérais qu’elle avait un plan, et qu’elle n’était pas simplement en train de gâcher la performance remarquable qu’elle nous avait offert jusque là.

- Il fait chaud, vous ne trouvez pas? reprit Abrahel. Je crois que je vais retirer mon pull, ça ne vous dérange pas?

La question était purement rhétorique puisqu’elle avait commencé à se dévêtir avant la fin de sa question.

- C’est mieux comme ça, fit-elle remarquer en posant le pull sur sa chaise.

Mon père et ma mère écarquillèrent les yeux, mais pour des raisons différentes. Abrahel avait pourtant suivi les consignes, elle portait le chemisier blanc que nous avions choisi durant la matinée. Mais d’un autre côté, je ne pouvais m’ôter de l’esprit qu’elle s’était bien foutu de ma gueule: elle avait enfilé son corset de cuir par-dessus son chemisier. Et cela donnait un résultat sensiblement différent de ce que j'avais pu voir dans la cabine d'essayage. Il fallut un petit temps de latence avant que ma mère ne réagisse:

- Quelle tenue... Intéressante, fit-elle, tentant de se contenir. Où l’avez-vous trouvée?

- Dans un sex-shop, répondit Abrahel avec un aplomb déconcertant.

Mon père manqua de s’étouffer. De mémoire, un tel mot n’avait jamais été prononcé sous ce toit. Abrahel but une nouvelle gorgée de vin avant de reprendre d’une voix adoucie:

- Bon, de quoi parlions-nous déjà? Ah oui, vous évoquiez le démon et la tentation...

Abrahel dodelina de la tête, faisant mine  de méditer sur les paroles de ma mère. Puis elle fronça les sourcils, comme si une idée venait de jaillir dans son esprit. Je ne pus m’empêcher de penser qu’elle surjouait la scène affreusement:

- Mais, continua-t-elle, ne pensez-vous pas justement que les tentations font partie du piment de la vie?

Ma mère eut un sourire satisfait. La conversation se recentrait sur son terrain de prédilection.

- Nos vies n’ont pas besoin de piment, asséna-t-elle. Elles ont besoin d’être ordonnées et raisonnables. Que nous ne nous écartions pas du droit chemin...

- Ordonnées et raisonnables, répéta Abrahel, avec la même mine affectée. Mais pensez-vous vraiment que les grandes symphonies, les chefs d’oeuvres de la peinture, les grands ouvrages de la littératures soient le fruit de personnes raisonnables? Pensez-vous que toutes les avancées majeures, les grandes découvertes qui ont fait progresser l’humanité aient été faites par des gens raisonnables? A-t-il été vraiment raisonnable d’affirmer que la Terre tournait autour du soleil quand tout le monde pensait que notre planète était le centre de l’univers? Ou de penser que l’humanité était le fruit de l’évolution des espèces alors que l’on croyait que Dieu avait façonné l’homme à son image?

Ma mère grimaça. Abrahel continua de jouer la fille pensive. Il silence gênant s’installa. Je m’éclaircis la voix pour proposer d’aller chercher le plateau de fromages, mais Jérôme me prit de court:

- C’est quoi un sex-shop? demanda-t-il de sa petite voix innocente.

 

Rédigé par Béranger Jouvelle

Publié dans #livre 1

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