19- La situation dérape tout court

Publié le 24 Avril 2013

Le visage de ma mère s’empourpra. Elle lança un regard noir à Abrahel, qui ne se laissa pas impressionner:

- Un sex-shop, c’est un magasin qui vend des jouets pour adultes, pour qu’ils puissent s’épanouir dans leur sexualité, expliqua Abrahel d’une voix posée.

Je ne savais pas si je devais me réjouir de cette réponse, mais en toute honnêteté, j’avais redouté quelque-chose de bien pire. Mon frère, cependant, ne parut pas pleinement satisfait par cette explication:

- Mais c’est quoi la sexualité?

Abrahel s’apprêtait à répondre, mais ce fut cette fois à ma mère de prendre les devants:

- C’est un mot pour dire “faire des enfants”.

Le concept était bien réducteur, mais j’espérais qu’il s’avère suffisant pour clore une bonne fois pour tout la conversation. D'autant que cette phrase avait était prononcée sur un ton sec qui ne pouvait souffrir d'aucune forme de contestation.

- Bon, qui veut du fromage? proposai-je.

Mais personne ne m’écoutait. Et Jérôme, qui ne comprenait pas le regard de ma mère l’incitant fermement à fermer sa gueule, ne put s’empêcher de nous gratifier d’une question supplémentaire:

- Y’a vraiment besoin de jouets pour faire les enfants? demanda-t-il. Ça me semble bizarre. Je suis sûr qu’en fait, tu ne sais pas comment on fait !

Non, songeai-je, non... La provocation n’est jamais la bonne alternative quand on discute avec Abrahel.

Cette dernière, cependant, parvint à conserver une certaine contenance:

- Si, je le sais.

- Alors explique! provoqua une nouvelle fois mon petit frère.

- Jérôme! rugit ma mère, au bord de l’explosion.

Je sentais que la conversation était en train de déraper complètement, je suppliais Abrahel du regard de ne pas répondre. Pourtant, elle le fit:

- Eh bien, fit-elle en souriant, c’est très simple: le papa place une petite graine dans le ventre de la maman, et cette petite graine, ça devient un bébé.

Je ne m’étais pas attendu à une attitude si pondérée de la part d’Abrahel. Grâce à ce revirement, il nous restait une chance (infime), d'éviter que ce déjeuner ne tourne au carnage. Mon soulagement fut cependant de courte durée puisque Jérôme eut la brillante idée de continuer sur la lancée:

- Ah oui, et comment il fait le papa pour mettre la graine dans le ventre de la maman?

Là, j’aurais voulu faire quelque-chose. Vraiment. Trouver une phrase pour désamorcer la situation, faire diversion. Mais aucune idée ne me vint, ou alors des solutions qu’il serait difficile de considérer comme acceptables (comme par exemple planter ma fourchette dans la main de Jérôme). Je me tus donc, et assistai à la scène comme lorsqu’on est le témoin  d’une catastrophe inéluctable.

- C’est très simple, expliqua Abrahel de sa voix douce, le papa enfonce la petite graine bien au fond avec sa grosse bite.

Cette explication eut au moins le mérite de faire taire mon frère. Mais les dommages collatéraux furent considérables. Mon père fut le moins touché. Il fut pris d’une sorte de rire nerveux qu’il tentait de dissimuler derrière sa serviette de table. Quant à ma mère... Elle se retrouva dans une sorte d’état de catatonie. Immobile, le regard fixe, les mains crispées, je crus un instant qu’elle allait demeurer ainsi pour toujours. Mais nous n’avons pas eu cette chance.

Elle parut reprendre le contrôle de son corps de manière progressive; ses mains d’abord, qui se reposèrent sur le bord de la table, ses yeux ensuite, qui balayèrent l’assemblée avant de se recentrer sur Abrahel, et sa bouche enfin, qui s’entrouvrit en laissant échapper une voix qui ressemblait à un grognement de bête sauvage:

- Vous!

Elle avait rugit ça en pointant l’index vers Abrahel (au cas où on ait pas bien compris que c’était à elle qu’elle s’adressait).

- Sortez de chez moi immédiatement! Et ne vous avisez pas de remettre les pieds dans cette maison!

Bon, ça c’était réglé. Je tâchai de voir le côté positif de la situation: je n’aurais plus à subir de repas de famille en compagnie d’Abrahel. Un mal pour un bien en somme. Mais la tête de ma mère se tourna ensuite dans ma direction:

- Quant à toi, me dit-elle avec le même grognement, Je t’interdis de revoir cette traînée. Si tu refuses, je veux que tu quittes toi aussi cette maison sur le champ, pour ne jamais revenir.

Sur le coup, je restai sans réaction. Cette saillie me parut tellement inattendue et disproportionnée que je demeurai ainsi, à regarder ma mère comme si elle avait parlé dans une autre langue. Cette dernière ne parut très satisfaite de mon air benêt car elle reprit:

- C’est simple Simon, c’est très simple: c’est elle ou moi.

Je ne réagissais toujours pas.

C’est le moment que choisit Abrahel pour intervenir avec une certaine bonhomie:

- Bon. Je crois que le choix ne sera pas trop difficile...

Mais quel choix? pensai-je. J’étais lié à elle jusqu’à la mort.

- Oh non, ça ne sera pas difficile, rugit ma mère. Car la différence entre vous et moi, c’est que moi, je l’aime!

Elle avait dit cela avec un sourire triomphant, comme si cette dernière réplique annonçait la fin de la conversation. C’était très mal connaître Abrahel.

- Je n’ai pas l’impression que votre amour soit sa plus grande préoccupation quand il me supplie de lui mettre un doigt dans le cul...

Au plus profond de moi, je m’insurgeais. Abrahel ne m’avait jamais “mis de doigt dans le cul” (jusqu’à présent du moins). Je faillis faire valoir cet argument, mais je me rendis compte qu’il était un peu hors sujet. D’autant, qu’une nouvelle fois, Jérôme prit tout le monde de court:

- Pourquoi tu mets un doigt dans les fesses de Simon?

Abrahel se tourna vers lui et lui refit le coup du sourire angélique:

- Parce que les hommes aiment ça, expliqua-t-elle. Tous. Même si le plus souvent, ils refusent de l’admettre...

Elle se tourna vers mon père:

- Qu’est-ce que vous en pensez Michel? l’apostrapha-t-elle.

Mon père devint blême. A son regard fixe et sa pâleur soudaine, je compris qu’il appréciait qu’on lui introduise des doigts dans l’anus. Je fus pris d’une violente nausée.

 

Rédigé par Béranger Jouvelle

Publié dans #livre 1

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