23- L'appartement

Publié le 8 Mai 2013

Un homme nous attendait sur le palier du deuxième étage. La quarantaine, cheveux blonds bouclés avec une grande mèche au travers du front et son petit foulard de soie autour du cou, il m’évoquait une sorte de caricature de châtelain (bien que je n’ai jamais vu de châtelain de ma vie). Il se tenait devant une grande porte, la seule du palier. Il eut une petite grimace de contrariété en nous voyant arriver. Il nous salua tout de même d’un léger haussement de sourcil.

- Bon, écoutez, fit-il en guise d’entrée en matière, avant toute chose, je tiens à ce que vous sachiez que je n’ai rien contre les jeunes gens comme vous. Cependant, je n’ai pas de temps à perdre. Comme mentionné dans l’annonce, il s’agit d’un appartement de standing. Sans un minimum de garantie, en particulier financière, il n’est même pas utile de procéder à la visite.

Notre hôte s’exprimait avec d’étranges petits gestes maniérés. De plus, il semblait incapable de prononcer le son é, qu’il transformait systématiquement en è: écoutè, sachiè, mentionnè, procèdè... S’agissait-il d’une profonde méconnaissance de la langue française, ou d’un défaut de prononciation qu’il était incapable de corriger? Je n’aurais su le dire. Je m’abstins cependant de toute remarque.

- Question garantie, vous n’avez aucun souci à vous faire.

L’assurance avec laquelle Abrahel s’était exprimée s’avéra, assez logiquement, insuffisante pour convaincre notre interlocuteur, qui fronça les sourcils.

- Il s’agit tout de même d’un loyer mensuel de 3500 euros! Avez-vous des garants? Des revenus stables? Quelle profession exercez-vous?

Abrahel soupira et prit un air blasé pour répondre:

- Simon est trader. Je ne sais pas en quoi consiste son métier exactement, mais il gagne énormément d’argent. Moi, je suis, disons... une sorte de pute haut de gamme, un produit de luxe pour ainsi dire. Votre loyer, c’est à peu près mon tarif moyen pour une nuit. Alors je peux vous garantir qu’il n’aura aucun mal à débourser 3500 euros par chaque mois pour cet appartement.

- 3500 euros pour une nuit! s’étonna notre hôte (son visage demeurait inexpressif, mais je sentais bien au fond de moi que cela l’avait plongé dans un état de stupéfaction assez intense).Vous devez offrir des prestations extrêmement spécialisées à ce prix-là! Et de tout premier ordre.

- Tout à fait, rétorqua Abrahel avec un sourire fripon. Nous pourrons évoquer un peu plus tard mes prestations et mes tarifs, si vous le souhaitez. Mais sachez d’ores et déjà que si vous aimez qu’on vous flagelle ou qu’on vous accroche des pinces à linge sur les couilles, je suis la catin idéale.

Notre interlocuteur parut profondément choqué car il fit une sorte de O avec sa bouche.

De mon côté, je ne pouvais m’empêcher de me demander si Abrahel inventait au fur et à mesure ou si son scénario avait été planifié à l’avance. Pour le moment, je n’osais envisager l’autre alternative, c’est-à-dire que tout cela soit du vécu et qu’elle se contente de raconter sa vie. Pour rappel, en dépit de ses allusions, Abrahel ne m’avait jamais rien accroché sur les testicules (jusque là en tout cas).

- Bon, on la fait cette visite, pressa Abrahel.

Le châtelain obtempéra. Il sortit un trousseau de clés de sa poche, et d’un geste solennel, il ouvrit la grande porte en proclamant que la visite commençait.

L’appartement était immense; et il avait quelque-chose d’assez grandiose, voire too much. Il était tout en parquet, en boiseries, en lustres monumentaux, en plafonds décorés située à trois mètres de haut. J’avais l’impression de visiter un château, à tel point que je m’attendais à voir à tout moment Stéphane Bern surgir d’un placard ou d’une alcôve.

Alors que nous évoluions d’une pièce à l’autre, l’attitude d’Abrahel laissait transparaître une certaine indifférence, dont je ne savais pas si elle était feinte ou sincère. Elle accueillait chaque commentaire enthousiaste de notre guide avec une moue septique et se fendait de remarques acerbes à chaque fois qu’elle en avait l’occasion, comme “vous êtes sûr que ça fait deux-cent mètres-carrés? C’est tellement mal agencé qu’on dirait que l’appartement ne fait que la moitié” ou bien “vous êtes en train de nous dire toutes les chambres n’ont pas leur salle de bain privative?!” ou encore “ça, du parquet d’époque? Admettons...“.

Alors que la visite touchait à la fin et que notre guide nous vantait les mérites du lustre du salon qui avait appartenu à je ne sais quelle famille princière de Hollande (le pays), Abrahel m’adressa quelques mots en aparté:

- Fais semblant de recevoir un appel sur ton portable et sors de l’appartement un instant, m’ordonna-t-elle.

- Quoi? Mais pour quoi faire?

- Il faut que j’ai une discussion seule à seul avec lui.

Je redoutais le pire.

- Tu ne vas pas le tuer!?

- Non, t’en fais pas. Laisse-moi seulement cinq à dix minutes pour négocier un peu.

J’étais sur le point d’obtempérer lorsque je pris conscience que je n’avais pas mon téléphone. Abrahel ne me l’avait pas rendu. Lorsque je lui fis part de ce léger problème, elle m’expliqua qu’elle l’avait laissé chez mes parents.

- Ça ne change rien au plan, dit-elle sur un ton péremptoire. Fais semblant de recevoir un appel et barre-toi.

Je dus alors faire appel à mes talents d’acteur. Je tapotai sur la poche de mon jean en m’exclamant:

- Tiens, ça vibre! Un appel!

Puis je fis mine de fouiller dans la-dite poche en me confondant en excuses:

- Veuillez m’excuser, ça doit être un collègue trader. C’est l’ouverture de la bourse au Bengladesh...

J’eus un léger doute quant à la crédibilité de cette dernière réplique, alors que je m’éloignais en sortant un téléphone invisible de ma poche.


 

Rédigé par Béranger Jouvelle

Publié dans #livre 1

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