14- Au lit avec Abrahel

Publié le 7 Avril 2013

Pour rentrer, nous avons utilisé le même stratagème que pour quitter la maison: Abrahel s'est rendue invisible avant de ré-apparaître à mes côtés dans ma chambre. À peine fut-elle à nouveau visible, qu'elle se mît à se débarrasser des vêtements de ma mère avec une certaine frénésie. Elle les roula en boule et se rua devant le miroir dans sa tenue de démon. La transition vestimentaire fut rude.

- C'est quand-même mieux! se pâma-t-elle, en caressant le cuir de son corset.

Il me fallut bien admettre qu'elle était dans le vrai.

- Bon, je suis crevée, m'annonça-t-elle. On va se coucher?

- Se coucher? fis-je décontenancé.

Qu'entendait-elle exactement par "se coucher"? Elle semblait faire allusion au fait de s'allonger à deux dans un même lit (le mien en l'occurrence), ce qui, sur le moment ne me parut pas être très à propos.

- Oui, se coucher. Dans un lit, m'expliqua-t-elle.

Je tentai d'orienter son jugement sur les contraintes techniques que cela représentait:

- Mais mon lit est tout petit, lui fis-je remarquer.

- Je ne te le fais pas dire...

Je tentai une ultime approche afin de clarifier la situation:

- Tu veux qu'on dorme à deux dans mon petit lit?

- Tu préfères dormir par terre?

Il était évident que non. Cependant, au moment où j'avais prononcé l'invocation, je n'aurais jamais imaginé être contraint de partager mon lit avec un démon. Je me gardai bien d'énoncer cette remarque à voix haute.

- Bon... conclus-je.

J'allai me brosser les dents afin de faire le point sur la situation. J'allais passer la nuit avec un démon, certes, mais également avec la créature la plus voluptueuse qu'il m'avait été donné de rencontrer. D'un autre côté songeai-je en frottant mes canines, compte-tenu du danger que sa beauté représentait, cette perspective n'avait rien de rassurant. La situation me parut claire, alors que je me rinçais la bouche: il suffisait que je me glisse dans mon lit, que je ferme les yeux et que je dorme. C'était au final assez simple.

Lorsque je revins dans ma chambre, Abrahel s'était déjà glissé sous les draps. Il semblait acquis que je n'aurais pas non plus mon mot à dire quant au choix du côté du lit. Elle dormait, ou peut être faisait mine de dormir. Je jetai un dernier coup d'œil sur la masse de cheveux rougeoyants étalés sur mon oreiller avant d'éteindre la lumière. Une fois ma chambre plongée dans la pénombre, je mis mon plan à exécution. Je soulevai les draps et pris place sur le peu d'espace qu'elle me laissait sur le matelas. Le contact entre nos corps fut inéluctable et lorsque ma main effleura son bassin, je constatai qu'elle était nue. Au contact de sa peau, je sentis mon cœur s'accélérer. Cela s'accompagna bien entendu de toutes les autres réactions physiologiques qu'un homme peut endurer dans ce genre de situation. En d'autres termes je n'étais pas près de m'endormir. Je pivotai sur le côté afin de lui tourner le dos, mais le contact de ses fesses contre les miennes fut encore plus insupportable. Mon excitation venait d'atteindre une sorte de paroxysme.

N'y pense pas. Ne pense à rien, me répétai-je.

Le succès de cette séance d'auto-persuasion fut plus que limité.

- Abrahel, murmurai-je.

- Mmmm, me répondit une voix dans mon dos.

- Tu dors?

- Mmmm, répéta-t-elle.

-  C'est bizarre que tu aies besoin de dormir, vu que tu n'as pas besoin de manger...

Ma réflexion la laissa de marbre. Elle ne répondit rien.

- Abrahel, murmurai-je à nouveau.

- Quoi?

- Je me demandais: les hommes que tu tues en leur faisant l'amour, de quoi est-ce qu'ils meurent? Je veux dire, est ce qu'ils souffrent ou c'est juste un truc genre crise cardiaque ?

- Non, ils ne souffrent pas, chuchota-t-elle. C'est un peu dommage d'ailleurs. En fait, au moment où ils jouissent, ils éprouvent un plaisir si intense que leur corps n'est plus capable d'effectuer aucune fonction vitale. Ils sont en quelques sortes submergés par le plaisir.

- Ah... fis-je.

La tension était toujours à son comble dans mon caleçon et les dernières paroles d'Abrahel n'arrangeaient pas les choses. Je méditai un instant sur ce qu'elle venait de dire avant de reprendre:

- Abrahel?

- Quoi encore?

je crus discerner un soupçon d'exaspération dans sa voix.

- Ça ne te fait pas bizarre, toi et moi, dans ce lit?

- Si, répondit-elle sur un ton sec. Moi aussi je trouve ça chiant, mais là, j'aimerais vraiment dormir.

Je ne savais pas exactement ce que j'avais espéré comme réponse, mais vraisemblable net ça n'était pas celle-là.

- Ah, conclus-je. Alors bonne nuit.

Je me tournai sur le dos. Alors que je commençai à observer le plafond de ma chambre (en étant tout à fait conscient que cette contemplation risquait de durer pas mal de temps), une évidence s’imposa à moi: son côté dangereux rendait Abrahel encore plus désirable. Je me mis même à penser que mourir dans ses bras, ça ne devait pas être si mal que ça.

 

Rédigé par Béranger Jouvelle

Publié dans #livre 1

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