15- Briefing
Publié le 10 Avril 2013
Je n’ai, bien évidemment, pas dormi de la nuit. Mais la présence d’un fantasme sur pattes dans mon lit n’en fut pas la seule raison (bien qu’elle y contribua pour une part non négligeable); j’appréhendais un peu cette journée de samedi.
Pourtant, elle n’avait pas si mal commencé que ça. L’opération shopping menée chez H&M n’a pas été le calvaire que je redoutais. La tâche fut ardue certes, mais avons fini par tomber d’accord sur la tenue qu’elle devrait porter pour la confrontation avec ma mère. Nous avons donc opté pour un pantalon noir (probablement trop moulant aux yeux de ma mère, mais j’ai pu éviter la mini-jupe en faux cuir qu’Abrahel avait repéré), un chemisier blanc assez cintré (idem, son dévolu s’étant jeté sur un top en dentelle noir plutôt transparent) et un pull col en V de couleur prune (j’ignorais pour ma part que “prune” pouvait être une couleur). J’avais même réussi à la convaincre de porter un serre-tête.
- Pour quoi faire? m’avait-elle demandé lorsque je lui avais tendu l’objet.
- Pour une raison que j’ignore, lui avais-je expliqué, les cathos en portent tout le temps. Il faut que tu le mettes, ma mère va kiffer.
Elle avait soupiré, mais avait fini par accepter.
J’étais donc plutôt soulagé en montant dans le bus qui nous ramenait chez mes parents, même si je savais que le plus dur restait à venir. J’invitai Abrahel à s’asseoir à côté de moi. J’avais choisi les places isolées et tranquilles au fond du bus, car ce qui allait suivre était de la plus haute importance et j’avais besoin de toute son attention. Il était grand temps de lui faire un briefing.
En effet, pour rencontrer ma mère, c’est comme pour entrer au fight-club, il y a un certain nombre de règles immuables à respecter, sinon, ça peut rapidement virer au drame. Je lui énonçai donc ce code de conduite auquel elle devrait se plier:
Règle numéro 1: ne pas contredire ma mère sur l’un de ses sujets de prédilection (l’éducation, la religion, la politique... enfin, à peu près tous les sujets).
Règle numéro 2: ne pas contredire ma mère sur l’un de ses sujets de prédilection (l’éducation, la religion, la politique... enfin, à peu près tous les sujets).
Règle numéro 3: ne pas blasphémer, ou émettre un avis qui pourrait être en désaccord avec l’un des préceptes de la religion catholique. Il est d’ailleurs recommandé de n’émettre aucun avis, surtout pour une fille.
Règle numéro 4: ne jamais, ne serait-ce que sous-entendre que l’on puisse s’adonner à l’une des activités suivantes: sortir le soir, fumer, boire de l’alcool. La sujet des drogues ne doit même pas être évoquée.
Règle numéro 5: ne jamais, ne serait-ce que sous-entendre qu’à nos âges (le mien en tout cas, celui d’Abrahel étant plutôt indéterminé) on puisse avoir des relations sexuelles (voir règle 3: les jeunes ne doivent pas faire ça avant le mariage).
Règle numéro 6: être bien habillée, ne pas dire de vulgarité, en toutes circonstances respecter les bonnes manières.
Règle numéro 7: ne pas oublier de complimenter ma mère et/ou de la plaindre le cas échéant.
Règle numéro 8: certains sujets sont proscrits, comme l’homosexualité (voir règles 1, 2 et 3), les drogues, même douces (voir règle 4), les conduites dangereuses et irresponsables (exemple: conduire un scooter, ne pas aller à la messe...) et les pratiques sexuelles n’ayant pas pour finalité la fécondation (voir à peu près toutes les règles précédentes). En gros n’aborder aucun sujet qui n’aurait été validé avec moi auparavant.
Quand j’eus fini d’énoncer ces quelques petites règles, Abrahel resta bouche bée un instant (fait assez rare pour être souligné). Après quoi, elle me demanda avec sa moue dubitative habituelle:
- En gros, je pose mon cul sur une chaise et je ferme ma gueule, c’est bien ça?
Je fus ravi de constater qu’elle ait pu assimiler toutes les règles aussi rapidement.