16- Mise en bouche
Publié le 13 Avril 2013
A la maison, tout était prêt. La table était mise, ma mère avait sorti le grand jeu: l’argenterie et la nappe habituellement réservés aux grandes occasions (c’est-à-dire noël). De plus, je remarquai autour de son cou la doublette carré Hermès plus collier de perles, signe qu’elle voulait en mettre plein la vue. Le reste de la famille n’était pas en reste, puisque mon père était sur son trente-et-un (ce qui signifiait qu’à contrecoeur il avait revêtu le costume qu’il portait habituellement pour aller au boulot), et j’avais moi aussi fait un gros effort vestimentaire (je portais une chemise). Mon petit frère n’avait pas pu échapper à la tenue ridicule qu’il portait pour le mariage de la cousine Marie-Cécile. Même s’il faisait mine de bien le vivre, je le plaignais de tout mon coeur.
12h00, la sonnette retentit.
Here we go! pensai-je dans un anglais impeccable.
Ma mère se précipita pour aller ouvrir, je lui emboîtai le pas. Ô surprise, c’était Abrahel. Lorsqu’elle apparut sur le seuil de la porte, je dois bien avouer que le résultat allait bien au-delà de mes espérances. Avec ses vêtements élégants, son visage d’ange, ses cheveux parfaitement coiffés, et bien-sûr, son serre-tête, elle aurait presque pu me faire penser aux filles que je croisais quand j'allais au catéchisme (à un détail près bien sûr: Abrahel était une bombe sexuelle).
- Mais entrez donc! ordonna ma mère.
Abrahel obéit. Elle tenait à la main un bouquet de fleurs qu’elle tendit à ma mère. Intérieurement, je la félicitais pour cette brillante initiative. Comment avais-je pu ne pas y penser?
- Elles sont magnifiques, commenta ma mère. Mais il ne fallait pas. Ce n’est qu’un déjeuner tout simple vous savez, sans chichi.
C’était un mensonge bien entendu, ce déjeuner aurait facilement été obtenu la première place au classement du top-chichi de l'année. Je remarquai au passage à quel point je détestais ce mot: chichi.
Tournée de bises et Abrahel fut guidée vers le salon. Ma mère lui désigna le fauteuil sur lequel elle devait s’asseoir. Elle avait choisi une place isolée afin que je sois contraint à ne pas interférer durant cette entrée en matière (étape ô combien cruciale).
- Installez-vous donc... Abrahel? C’est bien ça? Je n’écorche pas votre prénom au moins?
- Non, pas du tout madame, répondit Abrahel sur un ton docile que je ne lui connaissais pas.
- Je n’ai pas l’habitude avec ces prénoms étrangers. Enfin, je veux dire, qui ne sont pas en lien avec la tradition judéo-chrétienne...
- Détrompez-vous Madame, rectifia Abrahel avec beaucoup de tact, Abrahel est un dérivé féminin d’Abraham le patriarche. Mes parents sont très attachés à la religion et aux traditions.
J’étais estomaqué. Toute cette histoire n’était sans nul doute que pure invention, mais elle eut le résultat escompté sur ma mère: elle sourit.
Mon père, lui, se mit à la regarder avec beaucoup de circonspection; il avait vraisemblablement beaucoup de mal à faire le lien entre cette jeune femme de bonne famille limite catho intégriste et voluptueuse créature en tenue de dominatrice qu’il avait aperçue dans ma chambre deux jours auparavant.
- Je suis si contente que vous soyez venue, lui dit ma mère. Simon est un garçon tellement secret.
Abrahel lui adressa un large sourire.
- Tout le plaisir est pour moi.
Quelle actrice exceptionnelle! Je ne m’étais pas attendu à une prestation aussi époustouflante.
Une sonnerie de minuterie retentit dans la cuisine. Ma mère se leva:
- Je crois que nous pouvons passer à table, annonça-t-elle.