4- Mon père

Publié le 3 Mars 2013

Je tentais donc de feindre l’indifférence, assis sur mon lit un gros classeur ouvert sur les genoux, tandis que mon père venait s’asseoir à côté de moi. Il me regarda un instant, l'air vaguement gêné.

- Simon, ta mère voudrait... me dit-il avant de s’interrompre.

Un détail avait, semble-t-il, attiré son attention dans ma chambre. Son regard suspicieux était dirigé vers ma fenêtre, ou plutôt, en direction de mes rideaux. Il m’apparut que le subterfuge avait habilement été démasqué par mon père. Il se leva sans un mot et se dirigea vers la fenêtre. Il observa longuement le rideau, au-dessous duquel deux jambes dénudées dépassaient puis il en souleva un pan. Il jeta un rapide coup d’oeil et remit le rideau en place. Abrahel était demeurée parfaitement immobile. Mon père revint s’asseoir à côté de moi, toujours sans un mot. Je pouvais lire une certaine perplexité dans son regard lorsqu’il me demanda, sur le ton de la confidence:

- Il y a une fille à moitié à poil derrière ton rideau. Tu es au courant?

Je hochai la tête. Il hocha la tête à son tour. Ne sachant que faire à ce moment-là, je haussai les épaules, dans un geste d’impuissance.

- D’un certain côté, je suis soulagé, me dit-il d’une voix hésitante.

Comme je ne savais toujours pas quoi lui dire, j’attendis qu’il reprenne:

- Surtout pour ta mère à vrai dire. Elle commençait à se poser des questions, tu vois... Je crois qu’elle appréhendait; elle se demandait si, disons, ta préférence allait vraiment pour les filles.

- Papa... protestai-je

- Ce n’est pas que ça nous pose problème. Enfin, si peut-être un peu ta mère. Et puis elle redoutait sûrement de devoir l’annoncer à ton oncle Jean-Claude.

- Papa, je ne suis pas gay.

- Oui, c’est ce que je constate, me dit-il en me tapotant l’épaule comme pour me signifier qu'il n'avait jamais été aussi fier de moi.

Son regard se tourna une nouvelle fois vers la silhouette d’Abrahel qui se dessinait au travers du rideau, puis il m’annonça:

- Bon, je vais te laisser tranquille...

Il se leva et ajouta:

- Ne t’inquiète pas, je ne dirais rien à ta mère. Je ne suis pas sûr qu’elle approuve...

- Merci papa.

Il m’adressa une grimace qui évoquait vaguement sourire avant de m’asséner sur un ton solennel:

- Protège-toi, c’est important tu sais...

Après cette dernière réplique, je pensais que nous avions atteint une sorte d’apogée en terme de situation gênante, cependant, juste avant de quitter la pièce il ne put s’empêcher de me demander:

- Dis-moi Simon, cette jeune fille, c’est une prostituée?

Abrahel, qui jusque-là avait fait preuve d’une discrétion remarquable, tira le rideau d’un geste brusque et foudroya mon père du regard.

- Lui, j’ai le droit de le tuer?

Mon père comprit qu’il venait de commettre un petit impair et il quitta ma chambre sur la pointe des pieds tandis que j’adressai à Abrahel une série de petits gestes de la main censés lui signifier mon désir d’apaisement. Le message eut néanmoins du mal à passer.

 

Rédigé par Béranger Jouvelle

Publié dans #livre 1

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